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Mon frère

Mon frère
C'est trop con, de mourir comme ça, non?
La tête dans la neige, le sang coulant à flot de ton corps inerte : le froid te fait oublier la douleur, mais dans ta tête, tous ces souvenirs tournent encore.
Tu te demandes même si le piano vient de ton imagination, ou si tu l'entends vraiment, à travers le vent qui maltraite tes oreilles.
C'est trop bête. Moi même, si je ne t'avais pas vu dans cet état, je n'aurais pu le croire.
Tes yeux sont vides, l'une de tes joues regarde le ciel, pleine d'espoir, pointant vers le soleil, mais sa soeur embrasse le sol enneigé, d'un baiser mortel et glacé.
Et le néant de ton regard me fait frissonner.
J'aurais aimé que tu te lèves, et que tu m'offres ce sourire si arrogant auquel j'étais accoutumée, l'air de dire que tu te moquais de tout, et tu te serais moqué de moi en avouant avoir feint ta mort.
Mais tu es là, allongé dans la neige, et ce liquide rouge qui sort de ta bouche efface toute forme d'insolence.
Tu ne sourieras plus jamais, tu le sais aussi bien que moi...et tu les entends, ces jeunes cons que tu n'as jamais pu supporter, ils chantent sous la neige, ces chants de Noël qui te font vomir depuis si longtemps, heureux, leur voix est tellement douce...tu aimerais remuer les lèvres, mais seul un nuage de fumée se dégage de ta bouche.
Et la petite perle glacée sur ton visage, c'est ta dernière larme. La dernière...ton coeur n'est pas encore glacé, camarade...
Et alors que tu crèves en bouffant la neige, ils sautillent de joie en gobant des flocons : le dernier tombé fermera tes paupières à jamais.
Hey, mon frère...tu te souviens quand on était comme eux?
Quand nous étions jeunes et invicibles, et que seules notre innocence, et notre insouciance nous protégeaient du froid...
Nous courions main dans la main, nous courions vers l'avenir : on y croyait encore, à l'époque.
Le nombre de fois où je t'ai vu tomber dans la neige, où je t'ai vu te relever, hilare...alors pourquoi ne te relèves-tu pas, ce soir?
J'aimerais que tu me regardes, que tu te lèves, que tu t'approches de moi, et que tu prennes ma main...
Tes jolis yeux bleus autrefois allumés comme des étoiles, ne brilleront plus jamais : ce ciel de fête est tellement triste, sans la flamme de tes pupilles.
Tous ces sapins, ces guirlandes, ont mille fois moins d'éclat qu'un seul de tes sourires...
Hey, mon frère...mon sang, ma chair...
Tu te souviens, de nos Noël, à nous?
Ils n'étaient pas aussi joyeux que les leurs, avec tous leurs cadeaux : nous n'en avions pas. Nous courions dans le froid pour soulager nos hématomes, anésthésier nos coeurs souffrants, la chaleur de l'angoisse trop vive dans nos âmes d'enfants pour qu'aucun flocon ne puisse l'éteindre.
La misère...nous en avons vu tellement...
Et pourtant, tu sais, j'ai toujours dit que la vie était belle, et me suis toujours dit que notre enfance était le prix à payer pour une seconde chance : une vie meilleure. Mais n'était-ce pas payé assez cher?
Pour ton vingtième Noël, frangin, la vie t'a offert la mort. Tu devrais sourire, c'est ton premier cadeau...
Je sais que tu n'as jamais cru au paradis, nous avons toujours vécu en enfer, toi et moi, mais je veux que tu me promettes une chose.
Quand ton âme soulagée s'en ira, dans ce ciel brumeux, embrasse les anges de ma part. Demande leur quand ils viendront me chercher, moi aussi...
Le froid qui me glace le coeur, ce soir, est étranger à la neige. Je me brise de te voir, toi, ma moitié, allongée par terre.
Mon jumeau.
Comment en es-tu arrivé là? Je t'en veux un peu aussi, peut-être, au fond...tu n'aurais pas du partir avant moi. Toi qui te vantais de toujours être le premier, tu l'auras été jusqu'au bout : mais n'aurais-tu pas pu t'abstenir de gagner la course, pour cette fois?
On serait restés au chaud, sur le banc des derniers. Chaque ride sur nos visages aurait immortalisée nos joies et nos fou rires. Nos larmes, aussi, les coups durs que tu aurais pu m'aider à essuyer...
Hey, mon frère, ne rigole pas en voyant mes yeux s'embuer, si je pleure, c'est aussi parce que je t'en veux...
Je t'en veux de me laisser comme seul cadeau le spectacle de ta lente agonie et, maintenant que je suis penchée sur ton corps sans vie, je prierais presque pour que chacune de mes larmes t'insuffle une part de mon âme, de ma propre vie.
Il n'y a aucun Dieu, sur terre ou dans ce ciel si morne, je ne peux prier que mon coeur de survivre à cette tragédie.
Hey, tu te souviens, mon frère?
A la vie, à la mort.
C'est ce que tu disais, quand tu glissais tes doigts dans les miens...



iloka

Texte écrit tout à l'heure...


Morts les enfants...

# Posté le dimanche 23 décembre 2007 10:30

Modifié le mardi 08 janvier 2008 12:38

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